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Parlons de la grossophobie

Dès qu’une personne n’est pas discriminée systématiquement pour quelque chose, on considère qu’elle est privilégiée. Si je suis blanche, je suis privilégiée car je ne vis pas de discrimination face à ma couleur de peau. Si tu es un homme cis, tu es privilégié car tu ne vis pas de discrimination pour ton genre et ton sexe. Ça ne veut pas dire qu’on ne vit pas d’épreuves! Ça veut juste dire que nos embûches ne proviennent pas d’une discrimination systémique.

La discrimination envers les grosses personnes, donc la grossophobie, ne m’affecte pas personnellement. Quand je magasine, je trouve des vêtements qui me font dans la majorité des boutiques.​ ​Quand je vais au cinéma, je m’assois confortablement dans le siège. Quand je prends l’avion, je ne m’inquiète pas à savoir si je devrai acheter deux sièges ou être une source d’inconfort pour mes voisins tout au long du vol.

Le privilège d’avoir un corps normal, appelé communément le ​thin privilege​, c’est aussi de savoir que je peux acheter un ​Big Mac​ sans qu’on me juge automatiquement. Que si j’ai des douleurs au ventre, mon médecin prendra le temps d’investiguer correctement plutôt que de balayer mon potentiel problème en me disant de perdre du poids.

Soyons-en conscient. Dans les films, les personnes grosses incarnent souvent le personnage secondaire a qui arrive des bévues amoureuses et autres anecdotes teintées de malchance. À moins bien sûr que la trame principale du film soit la grossophobie, ou l’apprentissage de l’amour de soi. Mais à quand une rom-com classique où la jolie jeune femme pèse 300 livres juste parce que?

Réfléchir

La discrimination que vivent les personnes grosses au quotidien est bien réelle. Cependant, elle n’est pas défendue avec autant de ferveur que d’autres pressions systémiques, comme le racisme ou l’homophobie. Cela s’explique entre autres par la perception que la prise de poids est quelque chose d’intentionnel et de réversible. Que les grosses personnes l’ont cherchées. Qu’elles le méritent.

En tant que bachelière en psychologie dont la sœur et la mère sont pharmaciennes, je me retrouve souvent à débattre sur la santé des personnes grosses avec elles. On connaît tous les risques associés à la santé physique, mais connaissez-vous les risques associées à la santé mentale? On parle d’isolement, de honte, de culpabilité, de haine envers soi-même, d’un sentiment de manque de contrôle. Le plus désolant dans ces faits, c’est que ces sentiments sont engendrés par la stigmatisation et la perception négative de soi-même. En d’autres mots, les maladies mentales qui découlent de l’obésité ne sont pas causées par l’obésité en soi, mais bien par la façon dont l’obésité est perçue.

Dénoncer

Ce texte a été écrit en réaction à la publicité grossophobe de Maxi avec Martin Matte. Je pense sincèrement que ce n’était pas l’intention et qu’ils n’ont jamais voulu blesser qui que ce soit. C’était une blague visant à faire rire, à faire la promotion de beaux produits et à ramasser des fonds pour une cause. Que des intentions louables.

MAIS. ​J’aurais préféré que Martin Matte boive sa sauce brune sans fat suit. Parce que ses mauvaises habitudes depuis le début du confinement lui ont fait prendre quelques livres comme toi, comme moi. Pas 300 lbs.

La publicité vient renforcer l’image internalisée que la perte de poids est « facile ». Qu’il suffit de ne pas mélanger des tomates dans de la crème glacée et de pas boire de la sauce brune à la canne. Que de devenir obèse, c’est vraiment juste une question de mettre du creton sur ses passions flakies.

Agir

J​’ose croire que si vous lisez ce texte, vous êtes un humain avec assez de décence pour respecter autrui, dont les personnes grosses. Autrement, pourquoi perdez-vous du temps à lire un texte sur la grossophobie?

Mais la grossophobie à laquelle on participe tous, ce n’est pas de traiter les gros de tout plein de noms. C’est tout simplement de ne pas reconnaître la discrimination qu’ils vivent, et aussi de ne pas leur offrir de visibilité. Si je lis un livre dans lequel personnage principal est décrit seulement comme ayant les cheveux bruns, je m’imagine une belle brune mince à la peau blanche.

J’ai longtemps pensé que la réponse à ces enjeux était d’apprendre à s’aimer. Que chacun accepte ses différences et rayonne malgré elles. Mais je réalise que je suis extrêmement privilégié que le combat s’arrête là pour moi. Parce que je vis dans une société où mon corps correspond à la norme.

Maintenant la question qu’on peut se poser en tant que société, c’est à quel point on veut tolérer la grossophobie. Est-ce qu’on accepte les jokes de gros? Et si on s’éloigne de la grossophobie, à quel point la liberté d’expression à préséance sur le respect d’autrui et donne droit à la discrimination des populations marginalisées? Si la réponse est non, en tant qu’individu, que faisons-nous pour éradiquer la discrimination systémique?

On m’a dit que de ne pas prendre position en situation d’injustice, c’est de choisir le côté de l’oppresseur…

Justine Nadeau

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