Style de vie

Tuteur de résilience

2019, les services sociaux débordent de familles dysfonctionnelles sur les listes d’attente et les centres de réadaptation sont pleins à craquer. On fait des admissions plusieurs fois par semaine et on est confronté à un lot de problématiques à gérer, et ce, chaque quart de travail.

On fait affaire avec toute sorte de jeunes, toute sorte de familles et on ne sait jamais à quoi s’attendre. On deal avec des jeunes impulsifs, imprévisibles et souffrants. Une grande partie de ceux-ci n’ont plus rien à perdre.

Doit-on craindre pour la sécurité des jeunes ou bien pour notre propre sécurité? On est voué à un jeu d’échecs et on ne sait jamais quand ça pètera et puis on n’est jamais vraiment prêts à ça.

Les jeunes ont été abusés, battus et négligés à un point tel que certains traumatismes les hantent encore aujourd’hui. On deal avec les troubles de comportements, mais celui de la santé mentale est flagrant et déstabilise le jeune même. L’automutilation est parfois le seul recours à leurs souffrances et puis le vide intérieur que peuvent ressentir certains jeunes est si intense et présent que certains en viennent jusqu’au suicide. La santé mentale a pris le dessus.

Mon cher gouvernement, on a perdu le contrôle des services sociaux. La clientèle est de plus en plus poké par faute d’être arrivée trop tard dans nos services et nous, chers intervenants sociaux, sommes à bout de souffle. On travaille dans un endroit où le verre est à moitié rempli, on s’épuise, on vit de la violence, autant verbale que physique, puis on est parfois témoins d’évènements inimaginables.

Ça pas d’allure d’avoir vécu l’enfer, d’avoir été abandonné et de devoir dealer avec une telle souffrance pendant tout ce temps. Plusieurs jeunes vivent avec cette sensation de vide intérieur pis même si chacun voudrait s’arracher le cœur du corps, ce vide demeure toujours présent.

Ça fait des lustres qu’ils ont perdu confiance en la vie et en l’espoir que tout se replace, parce qu’en fait, personne ne leur a appris à être positif et à croire au changement. Nombreux ont été les échecs et rare ont été les fois où ils ont pu avoir confiance en un adulte, alors vaut mieux se refermer sur soi-même et ne compter que sur soi afin d’éviter la déception et l’abandon.

Ô combien de fois avons-nous entendu des critiques concernant notre DPJ? Les réseaux sociaux, la télévision et les journaux se réjouissent du fait de rabaisser notre système de santé et de services sociaux, et pendant ce temps notre système s’affaiblit. On est aux soins intensifs, puis on est sur le bord de crever en tant que business, puisque notre société est malade.

Écoute-moi un petit deux minutes et je vais te dire à quel point c’est gratifiant d’être une intervenante de la direction de la protection de la jeunesse. Parce qu’on est bien plus que des gens qui enlèvent les enfants aux familles.

Nous sommes des tuteurs de résilience.

T’as déjà vu à quoi ressemblait une unité directement sortie d’un centre de réadaptation? Alors voilà, certains jeunes y entrent à 12 ans et n’y ressortent qu’à leurs 18 ans. Les jeunes vivent avec 11 autres personnes. Ce sont des toilettes communes, une cuisine commune, des repas pas toujours sua coche, un salon commun, puis une chambre fucking  petite, faite en béton ben dure pis dans certaines unités, les jeunes ont droit à un nombre x d’objets, de photos et de vêtements. Soit il fait trop chaud, soit il fait trop froid. Ah, et puis on ne parlera pas de l’odeur. Savez-vous ce que ça sent, le centre jeunesse? Ça a une certaine odeur de renfermé. Ça a une odeur particulière, comme lorsque tu entres dans un hôpital. Tu veux juste partir au plus sacrant.

Dans cette grande bâtisse ayant plusieurs unités, chaque intervenant a un travail à faire. Un travail de tuteur. Ça fait quoi, au juste, un tuteur? Exactement la même affaire qu’un parent devrait faire.

Tout ça commence par un « bon matin, comment tu vas?».  On gère tout : la médication, la planification de la journée, la routine finalement.

Mais il y a bien plus que ça. Ces jeunes entrent en centre de réadaptation pour effectuer un travail sur soi. On leur tend l’oreille lorsqu’ils en ont besoin, on les accompagne lorsque c’est nécessaire et nous nous montrons disponibles et accessibles lorsque ça va moins bien et que le « vide intérieur » refait soudain surface.

On leur apprend à gérer leur colère, à exprimer leurs émotions et à faire des choix éclairés. On leur apprend à miser sur leurs forces plutôt qu’à leur taper sur la tête avec leurs difficultés. On leur apprend à tirer le positif du négatif, ce qu’ils n’ont jamais fait. On leur apprend également à pardonner, à se donner une seconde chance de réussir.

Et puis on termine la journée avec un « dors bien ».

Leur bien-être nous préoccupe. On cherche toutes réussites, aussi petite soit-elle, afin de leur mentionner. Parfois, un sourire apparait sur leur visage sans même qu’il soit forcé. C’est un sourire naturel, un sourire d’espoir.

Et puis c’est à cet instant qu’on réalise qu’on fait un maudit beau travail. On ne travaille pas avec des victimes, bien au contraire, on travaille avec des survivants.

Et n’est-ce pas les survivants qui ont la plus grande résilience qui puisse exister?

Même après avoir vécu l’impensable, ils sont encore debout à se battre. Ils sont souffrants, mais ils sont encore là, c’est ce qui compte.

Continuons de faire notre travail de tuteur, puis les sourires se multiplieront. La résilience sera pour eux leur plus grande force. Dans chaque âme brisée ou détruite se cache un peu d’espoir. Il suffit de creuser pour l’atteindre et la lumière se ravivera.

Jeune femme de 25 ans, créative, fonceuse et déterminée. L'écriture fait partie de ma vie depuis bien longtemps et ça me passionne. J'adore les voyages, la musique, mon travail et les soirées imprévues.

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